Comprendre la construction des habitudes avec Charles Duhigg

Le Pouvoir des habitudes de Charles Duhigg (The Power of Habit, en anglais) est un ouvrage important si on souhaite parler de « routines positives ». Charles Duhigg y décortique le schéma sur lequel les habitudes se construisent ou se modifient. A proprement parler, le livre ne fournit pas de méthode opérationnelle pour changer ses habitudes. Il permet pourtant d’avoir une compréhension fine de leur dynamique, nous offrant ainsi la possibilité de reprendre la main.

 

Ce que vous allez apprendre dans ce billet – (TLDR)

Dans le Pouvoir des habitudes, Charles Duhigg présente une enquête à dominante journalistique sur la puissance des routines tant du point de vue psychologique que biologique. Illustrée par de nombreux exemples, sa démarche l’amène à modéliser l’habitude sous la forme d’une boucle « déclencheur/action/récompense ». Aussi il est particulièrement difficile de changer une habitude, il vaut mieux changer l’action en limitant l’exposition au « déclencheur ».

 

Charles Duhigg en quelques mots

Charles Duhigg est reporter au New York Times. Formé à Yale et Harvard, il a obtenu le prix Pulitzer en 2013 pour une série d’articles sur la nouvelle économie (que je n’ai pas lus). Sa notoriété s’appuie également sur la publication de deux ouvrages : le Pouvoir des habitudes (2012) et, en 2016, Smarter, Faster, Better (qui sonne un peu comme le titre d’une chanson de Daft Punk Better, Faster, Stronger…).

 

Charles Duhigg

 

L’ouvrage est donc écrit dans un style journalistique, Duhigg illustre des histoires personnelles, avec un peu de storytelling, sur le poids des habitudes. Il se décompose en 3 parties :

  • Les habitudes individuelles
  • Les habitudes des organisations fleurissantes
  • Les habitudes des sociétés

Son thèse clé repose sur la modélisation de la boucle de l’habitude : déclencheur/habitude/récompense.

 

 

 

La boucle de l’habitude

« The cue and reward become neurologically intertwined until a sense of craving emerges. » Le signal et la récompense deviennent neurologiquement enchevêtrées jusqu’à ce qu’à ce que la sensation d’un violent désir émerge.

Pour arriver à ce résultat-là, Charles Duhigg nous présente une série d’histoires, mais notamment des expériences faites sur des chimpanzés (une variante évoluée des expériences de Pavlov sur la cloche qui retentit au moment où le chien reçoit sa gamelle). Son apport repose sur la décomposition et la modélisation de la boucle de l’habitude et comment on peut la modifier.

 

Comment modifier une habitude (acte 1) : le dentifrice

Charles Duhigg consacre une part importante de son livre à l’impact de la publicité. L’hygiène dentaire des américains après la Seconde Guerre mondiale laissait à désirer. Comment les publicitaires, et les producteurs de dentifrice s’y sont pris pour faire adopter ce geste ? Au-delà de la promesse d’un sourire blanc comme un acteur d’Hollywood, il fallait aussi ancrer une récompense liée à cette nouvelle habitude. Et comme vous le savez probablement, la plupart des dentifrices n’ont aucun effet prouver sur la prévention des caries (mais le brossage si). En revanche, tous les dentifrices avec des parts de marché significatives moussent et laissent la bouche fraîche.

La promesse de dents blanches en faisant disparaître un film invisible qui les ternit constitue le déclencheur. La pâte dentifrice qui mousse quand on frotte et qu’on la mélange à un peu d’eau, c’est l’action. La récompense est d’avoir la bouche fraîche (mentholée) en étant convaincu qu’on préserve son émail et enjolive son sourire.

 

routine de brossage avec du dentifrice

 

Comment créer une habitude (acte 2) : le Febreze

L’anecdote sur les difficultés de faire de Febreze un succès commercial est également intéressante. Un ingénieur de Procter et Gamble trouve presque par hasard un produit miracle : en rentrant chez lui, sa femme pense qu’il a arrêté de fumer (parce qu’il n’est pas drapé par cette délicate odeur de cendrier et de tabac froid), alors qu’il n’en est rien. Il s’est juste aspergé par erreur du produit de ses recherches. Ce produit miracle devait forcément « faire un tabac » commercial. Les premiers tests sont quasiment tous des échecs : les gens prennent les échantillons mais n’en rachètent pas. Hormis une gardienne de parc de Phénix dont la demeure sentait littéralement le coyote et le raton-laveur et dont la vie (y compris la vie sentimentale) fut littéralement changée par ce produit, Febreze ne se vendait pas.

Grâce à l’action conjuguée des publicitaires et des ingénieurs, la multinationale a réussi à créer et ancrer une habitude dans la tête des ménagères (c’est la cible à l’époque de ces campagnes, loin de moi la volonté de renforcer ces clichés sur la division sexuelle des tâches domestiques). Notre ménagère, donc, une fois qu’elle a fini de faire le ménage pulvérise quelques gouttes de Febreze et « Voilà ! » (en français dans le texte de la scénette que je me fais dans ma tête) : la voici récompensée.

 

boucle d'habitude - febreze

 

 

Modifier une habitude, finalement comment ça marche ?

L’apport majeur du livre de Charles Duhigg, finalement, c’est de déconstruire cette boucle de l’habitude pour préciser qu’il est extrêmement difficile de s’en défaire – du fait de cette intrication entre le signal et la système de récompense. C’est pour cela qu’il est plus facile de changer l’action entre le déclencheur et la récompense que de vouloir supprimer complètement l’habitude.

Certes il faut identifier quel est le signal déclencheur, et éviter de s’y exposer, mais surtout il faut changer l’action qui s’ensuit – parce que le cerveau a besoin de ce système de récompense.

 

remplacer une habitude

 

Charles Duhigg souligne le rôle de la croyance (au sens « vision du monde » et non au sens « croyance religieuse ») et le soutien du groupe. Il consacre tout un chapitre aux Alcooliques Anonymes fondé par Bill Wilson. C’est l’un des points le plus controversés du livre – si on ne prend pas le recul nécessaire.

Il est indéniable que ce dispositif fonctionne : cette organisation a permis à de nombreuses personnes de maîtriser leur addiction (plus de 2 millions selon les organisateurs). Mais les modalités d’explication sont probablement orientées par le système de valeurs de l’auteur et qu’une lecture des 12 étapes du redressement laisse une place réduite à une approche agnostique (étape 3 : « nous avons décidé de confier notre volonté et notre vie aux soins de Dieu tel que nous Le concevions »). Le système d’analyse de l’auteur n’est pas assez exhaustif et il y a d’autres facteurs explicatifs permettant de comprendre la réussite des groupes ou des associations comme les Alcooliques Anonymes.

 

Un commentaire plus personnel

Ce que j’ai apprécié dans le livre de Charles Duhigg

La logique de présentation est claire. La décomposition de la boucle de l’habitude est vraiment intéressante. Sauf si vous avez une force mentale énorme, il n’est pas possible de supprimer une habitude (déclencheur/action/récompense). Le chemin le plus facile est de remplacer une habitude par une autre – en travaillant sur les 3 maillons de la chaîne.

Son analyse – quasi-scientifique – de son habitude de manger un muffin l’après-midi constitue une bonne illustration sur la façon de disséquer une habitude. Pourquoi et quand vais-je à la cafétéria ? Suis-je motivé par la faim, l’ennui, le plaisir de discuter avec les collègues ? Si j’ai bien mangé auparavant, si je travaille sur un sujet intéressant, est-ce que ça change quelque chose ? Si je prends une pomme à la place d’un muffin ? Si je fais un tour de pâté de maisons ?…

 

Version grande taille (5480 x 5220 pixels)

 

Ce que j’ai moins aimé dans le Pouvoir des habitudes

L’ouvrage est avant tout journalistique et très centré sur le storytelling. C’est bien huilé, mais il y a certaines histoires qui ne m’ont pas intéressé (trop longues ou pas assez adaptées). Si vous souhaitez avoir une lecture très pragmatique (voire documentaire), vous pouvez réduire votre temps de lecture en vous concentrant sur quelques chapitres ou des résumés en ligne.

Dernière précision : l’ouvrage s’appelle le Pouvoir de l’habitude et non « la Magie de l’habitude ». Il faut comprendre ce titre en incluant tout son poids. Il y a une longue tradition philosophique et littéraire qui fait de l’habitude une seconde nature (Aristote, Saint Augustin, Montaigne…). Certaines de ces habitudes vont jusque l’addiction. Si vous souffrez d’un comportement addictif, n’hésitez pas à mobiliser toute l’aide possible si vous voulez vous en débarrasser (groupe, amis, professionnels de santé…). Parce que dans ce cas, il est probable que la simple volonté ne suffise pas, qu’il s’agisse d’une dépendance avec substance (alcool, alimentation, tabac, stupéfiants…) ou sans substance (jeux vidéo, travail…).

Même si mon attention a été retenue par quelques éléments dans les deux dernières parties à titre documentaire (le management du risque chez Alcoa, l’organisation chez Starbucks, la dynamique du mouvement des droits civiques et Rosa Parks), c’est surtout la première partie relative aux mécanismes individuels qui nous intéressent ici plus particulièrement.

 

L’usage que je fais du Pouvoir des habitudes

La structuration des habitudes est clé pour maintenir le cap et resté efficace (quel que soit votre but). Un système d’efficacité ne peut pas reposer sur la seule motivation. Cette dernière est variable en fonction de votre forme, votre environnement. La création de routines positives vous permet de passer en « pilote automatique » et d’accomplir certaines choses avec moins d’effort.

A titre personnel, je m’impose la mise en place d’une nouvelle routine ou la correction d’une ancienne tous les mois. Cela n’a pas forcément besoin d’être une grande révolution, mais c’est en lien avec la liste des points d’attention ou des irritants que j’ai pus noter (lire davantage, limiter ma consommation de café…). J’utilise des systèmes de récompense simples (la satisfaction de la mission accomplie) – je n’essaie pas de me donner un carré de chocolat à chaque fois que je sors d’une séance de jogging – comme Charles Duhigg l’évoque dans l’un de ses exemples.

Je suis arrivé à un degré supérieur de contrôle de mon smartphone en remplaçant l’habitude de consulter en achetant une liseuse et en installant Pocket sur mon téléphone. Ainsi dans les transports, j’ai toujours un livre à lire à portée de main (c’est moins facilement le cas quand on lit un gros pavé). Et quand la liseuse n’est pas accessible et que j’ai besoin de m’occuper, j’ai ma sélection d’articles via Pocket qui m’attend. A proprement parler, je n’ai pas changé d’habitude, je l’ai remplacée par une autre. Je travaille néanmoins sur le déclencheur, en acceptant de m’ennuyer comme le conseille Cal Newport dans Deep Work.

Si vous voulez quelque chose de plus robuste en termes d’analyse scientifique et de méthode pour développer votre autocontrôle (ou self-control), vous préférerez probablement le livre de Kelly McGonigal, the Willpower Instinct (traduit en français depuis août 2017 sous le titre L’Instinct de volonté).

 

Fiche d’identité du livre

Le pouvoir des habitudes - Charles Duhigg

 

Le livre de Charles Duhigg – Le Pouvoir des habitudes – Flammarion – 2016 – 474 pages (lien affilié).

Mes notes s’appuie sur la version anglaise – format Kindle, chez Cornestone digital – 2012 (lien affilié).

 

Pour aller plus loin

  • Le site internet de Charles Duhigg (en anglais),
  • Son interview dans Lifehacker sur ses routines au bureau (en anglais),
  • Mais surtout le très bon « Willpower instinct » de Kelly McGonigal (ma prochaine note de lecture).

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